Le darshan
de la Géode en agate
ou
De la litholâtrie à la lithophanie
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Photos
de la pierre, extraite du site http://www.lucaspiedras.com/corazon
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1/
Présentation
Nous nous sommes
rendus dans l’après-midi du 4-06-09 à la libraire « Les cent Ciels
» à Paris pour participer à un singulier événement : le Chemin du
cœur d’une pierre mystérieuse qui parcourt l’Europe sous la houlette d’Hugo
Lucas, provenant des gisements d’une mine d’Urugay et qui date de 130 millions
d’années. C’est une géode en agate en forme de cœur humain, qui a été découverte
il y a une quarantaine d’années par la famille Lucas d’Artidas dans une mine.
Aujourd’hui, le fils Hugo ressent le besoin de faire connaître les vertus
de cette pierre au monde entier. En effet, elle possèderait un pouvoir de
bénédictions pour ceux qui entrent en son contact avec dévotion. De quoi fertiliser
les imaginations desséchées et réanimer un peu notre âme d’enfant proche de
la nature et du surnaturel.
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A
cœur ouvert
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Préfiguration
d’un sacré-cœur ?
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Avant la présentation de la pierre, les gens sont invités à l’observer et peuvent même la toucher, voire la manipuler à leur guise. Dans le public, il y a visiblement beaucoup d’amateurs d’ésotérisme en tous genres. Une dame inconnue et timide m’aborde de front et me demande si je suis magnétiseur ou rebouteux. Je réponds que je ne possède aucune de ces qualifications, mais que je m’intéresse davantage aux religions et à la spiritualité. Elle aussi, mais refuse obstinément de prononcer le mot Dieu dont elle feint visiblement d’ignorer le sens. Il est vrai que tant de mal a été en prenant prétexte de son Nom… En revanche, la mention du « Créateur » lui convenait tout à fait, et nous nous sommes mis d’accord ainsi et quittés bons amis. Après un bref rappel des conditions historiques de découverte de la pierre, fût entamée la liste des guérisons et des miracles attribués à ses vertus. Hugo Lucas a déployé sous nos yeux ébahis quelques agrandissements pour nous mettre en conditions, après quoi, dans une ambiance feutrée au son d’une douce musique composée pour l’occasion, la pierre est passée de mains en mains pendant que chacun méditait. Ou presque. Car deux sceptiques, un homme et une femme un peu âgés, devisaient presque à haute voix pour attirer l’attention. (alors que les participants de cette étrange messe semblaient éprouver un grand contentement en acceptant difficilement de quitter leur bébé enserré entre leurs mains). Nos deux acolytes exprimaient quant à eux sans vergogne leurs doutes et ils exaspéraient visiblement leurs voisins, innocentes victimes concentrées et silencieuses : « ah oui, c’est quand même pas donné dix euros, mais c’est vrai qu’il faut payer les frais d’hôtel, et puis cette pierre, qu’est-ce qu’on n’en sait finalement si elle fait du bien … j’aime pas la musique, on se fait avoir, etc… » Visiblement, le doute taraudait l’esprit de ces mécréants et le mental ratiocinant avait trouvé là un sujet de prédilection. Mais cette inquiétude exprimée ostensiblement était-elle vraiment illégitime et hors de propos ? Et pourquoi ces personnes s’étaient-elles déplacées alors ? Serait-ce des espions à peine dissimulés d’une brigade anti-secte ? La femme essaye d’attraper au vol mon regard, comme pour demander un assentiment tacite.
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Tandis que je
me pose toutes ces questions, la scène s’anime un peu et devient carrément
cocasse : un chat noir vient de
se glisser dans l’assemblée et erre furtivement de chaises en chaise, au son
languissant de la musique hypnotique. Le vieux monsieur ne manque pas
de faire un peu d’humour : est-ce que ce chat noir, ça ne serait pas
un signe ? Peut-être que dans un esprit et une intention proprement machiavélique
les auteurs de cette sinistre mise en scène étaient-ils en train de duper
d’honnêtes citoyens… La femme laisse entendre un puissant commentaire sur
mon amie et voisine comparée affectueusement à un coquelicot. Ce nouveau trait
d’esprit qui a fusé irrésistiblement me fera t-il regretter mon temps investi
pour un minéral ? Car on a beau me dire que c’est un être vivant, si
c’est le cas, qu’est-ce qui m’assure qu’il est vraiment bénéfique et qu’il
n’essayera pas d’absorber la force vitale ? Le démon est bien capable
de tous les tours et de se travestir sous des apparences séduisantes et avenantes.
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| Calligraphies
géologiques |
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Mais la fin
de la séance approche. La pierre est passée maintenant entre toutes les mains.
Avec mes amis, il est l’heure de se retirer discrètement, avant de fermer
sans le vouloir une chaîne magique avec les participants, dans laquelle nous
n’avons eu aucunement l’envie d’entrer. Mais pour être certain que nous avons
correctement discerné la situation et qu’aucun miasme ne s’est déposé dans
notre corps subtil, un passage à Saint-Gervais s’impose, là où aucun doute
n’est possible. Enfin, nous assisterons avant de rentrer quelques mètres plus
loin à un superbe hommage sonore et visuel à Notre Dame projeté dans la cathédrale,
régal pour les yeux, les oreilles et le coeur.
3/
Interprétation et distinctions théoscopiques :
3.1/
le primat de l’Esprit sur la nature
Dans les religions qui ont pour principe un Avatar qui est uni pleinement à Dieu et au Royaume surnaturel, le culte des forces de la nature prises pour elles-mêmes est un contresens sur l’intention spirituelle profonde des Personnes divines. Dans la prise de refuge bouddhiste, on dit qu’on abandonne les protecteurs mondains, et dans le baptême chrétien on renonce au malin et au culte de toutes les puissances naturelles. Le royaume de Dieu est surnaturel et ne s’atteint pas par l’adoration de la Force vitale et des entités de la nature, fût-ce Gaïa elle-même. Sinon on en revient à des formes de chamanisme et de paganisme qui ont certes leurs mérites, mais méconnaissent le principe de l’Avatar qui féconde une voie spirituelle en en sanctifiant les clichés[1]. (Cf notre article Création de voies spirituelles et sanctification des universaux).
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www.flickr.com/photos/23665057@N02 |
La samsara et
le nirvana ont une même base, mais ils ne se confondent pas. L’un est habité
par l’ego, l’autre est in-habité par la Personne divine qui se situe en aucun
lieu particulier car elle est partout et nulle part à la fois. Et chacun est
vide d’une existence inhérente. Notre époque moderne joue dangereusement sur
certaines ambiguïté qui affaiblissent un peu plus l’individu libre par essence.
En faisant miroiter l’espoir d’une spiritualité libre de contraintes et construite
de toute pièce par des pauvres egos, elle feint d’ignorer la ligne de démarcation
entre les deux natures. Certes, au terme du processus de réalisation, le sacré
est devenu profane et vice-versa, la terre est devenue ciel et le ciel est
devenu terre, mais cela n’exprime aucune confusion entre les deux règnes.
La négativité a simplement été totalement purifiée pour un individu, de telle
sorte que le mal ne peut plus apparaître dans son esprit. Il est devenu une
Personne divine, car les mauvais germes ont tous été éradiqués et toutes les
qualités peuvent s’exprimer spontanément et sans entraves. C’est ce qu’on
appelle communément l’état de bouddha où tous les blocages ont été levés à
la Connaissance intégrale qui se déploie en amour universel.
La coïncidence des contraires que l’on expérimente
sur la voie[2] qui nous mène à l’unité peut se dire autrement:
tous les événements intérieurs et extérieurs expriment le jeu universel du
gourou, et ne se réduisent pas à la projection partielle de notre univers
subjectif étriqué. Cela ne traduit pas une synthèse bancale du bien et du
mal et un soi-disant dépassement de la logique dans le confusionnisme. La
morale est préservée dans une vision simplement plus vaste, contrairement
à ce que certains souhaiteraient. Ontologiquement, le mal est une privation
d’être et n’a pas de réalité ultime car seul Dieu est vraiment. (En langage
bouddhiste on dirait qu’il est vacuité en essence) Et
d’un mal particulier et relatif surgit toujours un bien plus grand dans les
pas de celui qui marche sur ceux du Seigneur, car
le Temps est pourvoyeur de grâce et réparateur des effets du péché pour celui
qui chemine sur la voie. Pratiquement, cela signifie que tous les obstacles
rencontrés peuvent devenir des graines de vertus à venir, non pas qu’ils sont
bons en eux-mêmes (en eux-mêmes ils sont en réalité vides de caractéristiques)
- du fait que le bien et le mal seraient hypothétiquement une seule et unique
chose - mais parce que l’intention fondamentale de l’esprit prime tout et
peut renverser toutes les situations, même les plus désespérées. En termes
bouddhistes, on dit que le venin se transforme en nectar, que les obstacles
sont la voie elle-même, puisqu’ils permettent de se libérer du karma et sont
finalement vides et dépourvus d’essence inhérente.
Conclusion :
La Géode hiéroglyphique
a bien donné son darshan et semble avoir bien voulu se couler dans notre Vue
pour livrer ses bénédictions. Elle ne nous a pas livré son secret et garde
son mystère. Mais une fois de plus, on constate que ce qu’on reçoit apparaît
en dépendance avec notre intention fondamentale et notre modélisation consciente.
L’esprit est bien le facteur premier et constitutif de notre perception.
Un objet physique peut être le véhicule d’une bénédiction ayant une origine
surnaturelle, ou abriter un être étrange et à terme peut-être dangereux. Rien
ne nous oblige à demeurer confiné à la sphère de la nature et de l’esprit
des groupes. On peut recevoir les grâces individuellement, car Dieu s’adresse
à chacun d’entre nous en tenant compte de nos spécificités et de notre évolution
personnelle. La litholâtrie peut alors se muer aisément en lithophanie, si
on ramène tous les attributs de la nature à leur source non-née et non-apparue.
[1] Depuis l’Antiquité, les peuples adorent certains
objets investis d’une force magique et de « shakti » (que les
anthropologues du siècle dernier appelaient manas).
Comme ils sont proches de la nature, ils ressentent spontanément l’énergie
divine, mais peinent à distinguer et comprendre la relation dépendante
entre l’énergie universelle naturelle (qu’on appelle indifféremment chi,
énergie cosmique, etc…) qui entretient le cosmos et l’énergie incréée surnaturelle
(qu’on appelle Saint Esprit dans le Christianisme, bodhicitta ultime dans le bouddhisme et
shakti sous sa forme la plus haute dans l’hindouisme) qui émane directement
de Dieu sous forme d’un Royaume supra-sensible. (ou de terres pures étagées
hiérarchiquement en degré de subtilité).
La dévotion à la pierre a pris
forme dans le culte des aérolithes ou bétyles,
pierres de foudre tombées du ciel et qui en conservent les vertus célestes.
L’auteur latin Damascius fait référence à une pierre remarquable que Phébus
donna à Hélénos. Elle était capable, dit-on, de rendre des oracles dès qu’on
la lavait, l’habillait de fins vêtements et la berçait comme un enfant.
Un peu comme dans le culte indien de lavement rituel des statues appelé
abishekam , mais nous n’avons encore jamais entendu de statue parler.
Nous ne manquerions pas de vous en avertir, si par hasard nous en étions
témoins….
Certaines pierres précieuses
ou gemmae cerauniae ont des feux ou des reflets qui font songer aux rayons
de l’étoile ou au brillant de l’éclair. (Pierre – Saint - Yves, Les reliques et les images légendaires dans
le gros volume de la collection Bouquins qui lui est consacré) « Pline
décrit sous le nom de cerauniae
deux pierres précieuses auxquelles on réunit communément celle appelée
Astérios. La première espèce est une sorte de gemme chatoyante qu’on trouve
dans l’Inde à Pallène ou bien en Caramanie et qui, à cause de ses reflets,
semble produire la lueur des astres ; la variété qui a le moins de
valeur porte le nom de Ceraunia quasi icta a fulmine. Il est difficile de
ne pas voir le coridon girasol de nos bijoutiers. » Toutes les pierres
qui ont des formes singulières et semblent dotées de certaines qualités
extra-ordinaires ont été depuis toujours déclaré d’origine céleste. «
Les Syriens considéraient certaines gemmes comme les reisn, les yeux, les
doigts du dieu Hadad. Sans doute étaient-ils baptisés du nom des diverses
parties du corps divin, d’après certaines analogies de forme. On a continué
dans le christianisme d’attribuer, au moins en certains cas particuliers,
une origine céleste aux pierres précieuses. La Vierge apparut à la bienheureuse
Agnès du mont Politian et lui donna trois gemmes avec ordre de les utiliser
à l’ornement d’un temple qu’on devait bientôt lui construire. » (Pline,
Histoire naturelle, XXXXVII, 71.)
[2] Elle a été explicitée par Nicolas de Cues dans son
œuvre majeure et reprise par la suite à toutes les sauces: Le
Tableau ou la Vision de Dieu